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Avec le temps, semaine après semaine, j'ai pu constater une hausse exponentielle du nombre de participantes. Et oui, il s'agit uniquement de femmes pour le moment, même sur deux générations. La question du genre et du "pourquoi les hommes ne viennent-ils pas à notre rendez-vous du vendredi?" est très intéressante. Je me la pose depuis qu'un journaliste des Dernières Nouvelles d'Alsace l'avait remarqué lors du superbe article qu'il a rédigé pour nous faire connaître.

Pourquoi seulement des femmes à notre cours ?

J'imagine que le fait que je suis une femme a effrayé ces messieurs. Ou qu'ils ne souhaitent pas du tout être sous l'autorité de qui que ce soit d'autre. A moins qu'ils n'aient pas besoin de la langue pour travailler... Notre petite vallée est vraiment un cadre sympathique, pourtant. Je pense que des messieurs pourraient se manifester d'ici l'année prochaine et serai ravie de les accueillir.

 

Outre les divers échanges culinaires que l'on fait au fil des semaines, (avec de très bonnes dégustations de gâteaux, thé à la menthe servi sur son plateau d'argent, tiramisu (dont la recette a été inspirée d'internet, pizza turque au nom imprononçable pour moi -un comble- ou encore petits biscuits hyper sucrés mais très bons)... un cadre très sérieux se met en place : on se met au travail.

 

Les apprenantes s'installent en toute convivialité après avoir dit bonjour à toutes les personnes présentes, bien qu'elles se côtoient parfois de très près ; voisines, belles-soeurs, et même mère-fille (et petite-fille d'un an qui accompagne gentiment sa jeune maman de 18 ans!) se rendent ensemble au cours et j'entends dans le couloir rires, conversations enjouées et de plus en plus de bavardages...

Partons du postulat qu'un étrangère vient au milieu de leur quartier et développe à sa manière un cours très étrange, très surprenant, avec des jeux, des surprises, des moments très stricts où on cherche des terminaisons de verbes inconnus / improbables / sortis du contexte ...

Je me mets à la place de ces dames qui ont tout fait pour vivre en France. Certaines ont vécu des choses difficiles, certaines donnent tout à leurs enfants en travaillant du matin au soir à la maison pour leur accorder du temps, bien qu'elles ne puissent pas tout à fait suivre la scolarité de leurs enfants en France. C'est d'ailleurs l'un des objectifs que nous visons ensemble pour l'an prochain (selon les besoins et les niveaux bien sûr).

 

Lorsque je demande "ça va ?" elles me répondent "je nage !" alors nous faisons un peu notre rituel-language des signes, on imite une personne qui nage, qui rame, qui coule... j'aime ce petit rituel qui permet de détendre l'atmosphère et de continuer, répéter, expliquer, s'entraîner encore avant de comprendre une notion et de l'assimiler... chose difficile quand on vous dit "Oui" mais qu'on pense " hein ?" "Elle veut quoi, là ?" "Comprends pas..."

Si vous aussi, vous enseignez une langue, ou si vous enseignez tout court, vous savez combien il est important de cerner le niveau, de se mettre dans une relation de confiance mutuelle, de rester bienveillant quoi qu'il arrive... vous aurez éprouvé comme moi le sentiment de frustration impliqué par le "oui, oui d'accord" alors que les élèves ne comprennent pas un mot. Dans ce cas, j'essaie de reformuler, de faire reformuler par les camarades, de faire traduire si on ne peut pas faire autrement, et sinon, j'use d'une technique imparable pour que les apprenantes se moquent de moi : le dessin !!! oui, oui, je dessine. Cela m'arrive souvent pour une expression orale / un débat en fin de matinée : par exemple, j'amène les apprenantes à peser le pour et le contre par rapport à une question ou un thème. Il y a quelques semaines, c'était la journée de la femme. "Qu'est-ce que vous pensez de votre situation en tant que femme en France ?" Un débat PARFAIT pour faire parler, j'ai pris des notes en deux colonnes au tableau, et dessiné des smyleys pour signifier ce qui allait, ce qui n'allait pas, pourquoi elles étaient mécontentes, tristes, fatiguées, contentes etc. Le succès a été immédiat ! Une petite dizaine de femmes ont osé dire, même avec humour, quelles difficultés elles avaient au quotidien et même en général par rapport au foyer moderne, avec l'homme qui participe aux tâches ménagères, ou pas du tout. Les références culturelles ont permis un échange vraiment constructif. La touche d'humour, j'adore : un smyley qui pleure : car ces dames doivent tout le temps éplucher des oignons !! On en a profité pour voir ensemble quelques verbes usuels, quelques tâches ménagères, domaines d'égalités/ inégalités sociales entre hommes et femmes (salaire, représentation à la tv, dans la politique, discriminations, conditions de vie...) et ce fut enrichissant pour tout le monde, chacune s'est exprimée par une phrase pour conclure, ce fut le premier tour de table assez personnel (à part : je me présente, j'ai 6 enfants et j'habite S...). Je vais refaire ce genre de choses. J'avais commencé une petite dictée à l'adulte sur "Que se passe-t-il au printemps ?" afin de rédiger ensemble un début de poème, ça avait un peu raté car on est entourées d'immeubles et que les dames avaient du mal à varier le vocabulaire. Effectivement, crocus, bourgeons, nids d'hirondelles, jonquilles ne font pas partie du langage "quotidien" mais sont plus spécifiques au champ lexical de la nature et il a été utile de les mentionner. Bravo à ces femmes qui ne s'étonnent plus de ce que je leur propose, ce sont parfois de vraies combattantes des lettres. ^^ Elles gravissent des syllabes, des terminaisons à foison, descendent dans les sous-sols du Français et doivent remonter la pente de la prononciation... d'autres abandonneraient juste après le départ. Pas elles...

 

 

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Signé : La dame du flou